Recension d’une nouvelle édition bilingue des « Tria Bella »

Pseudo-Caesar. Bellum Alexandrinum / Bellum Africum / Bellum Hispaniense, trad. Gerd Flemmig, Berlin, De Gruyter, Sammlung Tusculum, 2026, 504 pages. ISBN 9783111215846.

Depuis sa création en 1923 la collection Tusculum propose les principaux textes de l’Antiquité dans une édition bilingue, incluant la langue d’origine et une traduction allemande. Les textes sont annotés mais ne sont accompagnés d’aucun apparat critique. Dans cet ouvrage paru en janvier 2026 figurent uniquement les Tria Bella : le choix a été fait de ne pas y intégrer le livre VIII du Bellum Gallicum. L’auteur est Gerd Flemmig, un latiniste à l’origine d’une traduction allemande des Traités de Westphalie (Reclam, 2021).

Précédés d’une introduction présentant le corpus, son contexte historique et les hypothèses qui ont été formulées à propos des auteurs anonymes (p. 9 à 38), le texte latin et la traduction des Tria Bella occupent les pages 40 à 351. L’auteur explique ses choix concernant l’établissement du texte aux pages 355-360. Suivent ensuite ses notes explicatives (p. 361-402) et les annexes, comprenant vingt-neuf notices biographiques sur les principaux spécialistes du corpus césarien (p. 403-408), des tables chronologiques (p. 409-413), des textes d’accompagnement provenant de Suétone, Frontin, Tite-Live et Flavius Josèphe (p. 414-423) et enfin des précisions sur les unités de mesure, la gestion du temps et certains aspects militaires à l’époque de César (p. 424-432). L’ouvrage s’achève avec seize pages de bibliographie (p. 433-448) et un copieux glossaire des noms propres (p. 449-504).

Pour l’établissement du texte latin des deux premiers textes, Flemmig a pris appui sur l’édition critique d’Alfred Klotz, publiée en 19271. Aux pages 355-357, il signale neuf passages du Bellum Alexandrinum et trente passages du Bellum Africum dans lesquels le texte retenu diffère de celui de Klotz. Il s’agit par exemple d’écrire les chiffres romains en toutes lettres plutôt que sous une forme abrégée (douze modifications), de corriger des coquilles de son prédécesseur, ou encore d’adopter des conjectures d’autres éditeurs — principalement Carl Nipperdey, mais aussi Alphonse Bouvet à propos de l’ordre de bataille césarien à Uzitta (BAfr 60, 2)2. Pour le Bellum Hispaniense, l’auteur a utilisé comme référence l’édition de Giovanni Pascucci, qui date de 19653. Flemmig s’en démarque dans vingt-deux passages, où il adopte à chaque fois des solutions suggérées par les précédents éditeurs de ce texte (Nipperdey, Klotz, Warmington, Diouron…).

Dans sa bibliographie, l’auteur hiérarchise les éditions des Tria Bella selon un critère qui paraît fort discutable, à savoir la présence ou non d’une traduction. Cela a pour effet de reléguer les trois volumes de la Collection des Universités de France dans la catégorie des éditions bilingues, mêlés à certains ouvrages dont le texte n’a fait l’objet d’aucun travail philologique. Dans le même temps, le Caesar’s War in Alexandria de Gavin Townend4 se retrouve promu au rang d’édition scientifique, alors qu’il ne comporte aucun apparat critique et reprend très largement le texte latin établi par René du Pontet pour l’édition OCT de 1901. Cette présentation est problématique, car elle ne permet pas de distinguer les éditeurs qui ont établi le texte à partir des manuscrits de ceux qui ont simplement utilisé les éditions précédentes.

La bibliographie utilisée par Flemmig est plutôt étoffée, mais elle n’est pas exempte de lacunes. Il est particulièrement dommage qu’elle ne comprenne aucun des ouvrages de Cynthia Damon sur le Bellum ciuile5, car ces travaux sont désormais incontournables pour l’établissement du texte des Tria Bella. Pour le Bellum Africum, il aurait été judicieux que l’auteur se réfère à l’édition bilingue latin-italien de Carmela Cioffi6, qui comporte une multitude d’annotations pertinentes. Sur ce même texte on regrettera que Flemmig n’ait consulté que la première édition publiée dans la CUF, quand il en existe une seconde, revue et corrigée par Jean-Claude Richard7. Pour l’ensemble des Tria Bella, l’édition bilingue latin-italien de Luigi Loreto8 et la traduction anglaise du corpus césarien dirigée par Kurt A. Raaflaub9 auraient également mérité d’être citées.

L’ouvrage de Flemmig comporte 645 notes, dont 31 sur l’établissement du texte. Dans ses 614 notes explicatives, l’auteur signale des lacunes ou la corruption manifeste du texte transmis, donne des précisions linguistiques, cite des sources complémentaires et propose de nombreuses mises aux point historiques, militaires et géographiques. Certaines de ces notes, qui portent sur les légions de César, méritent rectification.

Le premier problème vient du choix de suivre le texte de Klotz plutôt que celui de Bouvet pour le Bellum Africum. En raison de doutes exprimés à partir du milieu du XIXe siècle sur l’authenticité de certains chiffres transmis par les manuscrits, le nombre et l’identité des légions varient beaucoup d’une édition à l’autre du Bellum Africum. Parce qu’il reprend le texte de Klotz, Flemmig écrit que cinq unités de recrues numérotées XXV, XXVI, XXVIII, XXIX et XXX (p. 375, n. 15) et autant de légions de vétérans, numérotées V, IX, X, XIII et XIV (p. 384, n. 136), ont participé à la campagne de César en Afrique. En réalité, comme nous l’avons montré récemment10, rien ne justifie que l’on corrige les leçons des manuscrits : en conservant le texte transmis en BAfr 1, 5 ; 60, 1-2 ; 62, 1 ; 66, 1 et 81, 1, il apparaît clairement que César disposait de douze légions, dont huit étaient composées de vétérans (II, V, VII, VIII, IX, X, XIII, XIV) et quatre de recrues (XXVI, XXVIII, XXIX, XXX)11. S’il n’est pas surprenant de retrouver dans le texte de Flemmig le même défaut que dans la plupart des éditions allemandes et anglo-saxonnes depuis 1847, il paraît toutefois anormal que l’auteur n’ait signalé nulle part, concernant les cinq passages mentionnés ci-dessus, ni les doutes exprimés par ses prédécesseurs sur les leçons des codices, ni son choix de suivre les corrections — arbitraires — de Klotz, portant sur des nombres de légions ainsi que sur certains numéros légionnaires.

À propos de la Ve légion du Bellum Alexandrinum, Flemmig (p. 369, n. 113) écrit qu’il n’est pas certain qu’elle corresponde à la Ve du Bellum Africum et du Bellum Hispaniense. Mais s’il s’était agi de deux unités différentes, comme on l’a longtemps affirmé, n’aurait-il pas été logique que cela soit explicitement signalé aux lecteurs du corpus césarien ? Dans une note consacrée à la Ve légion de la guerre d’Afrique (p. 375, n. 4), Flemmig indique à juste titre que cette unité se trouvait au préalable en Espagne sous les ordres de Q. Cassius Longinus. L’incertitude initiale de l’auteur est directement liée à une hypothèse, souvent présentée comme un fait établi, identifiant la ueterana legio quinta de la campagne africaine (BAfr 1, 5) à la légion Alauda de César (Suet., Caes., 24). Flemmig a bien fait de ne pas la reprendre à son compte, car elle repose uniquement sur des textes épigraphiques datés, pour les plus anciens, du règne de l’empereur Claude (41-54 de notre ère)12.

Enfin, Flemmig (p. 369, n. 119 ; 392, n. 34) indique à ses lecteurs que la légion uernacula était constituée de pérégrins, quand une majorité d’historiens se prononce désormais pour un recrutement parmi les citoyens établis dans la Péninsule ibérique13.

Bien qu’il ne soit pas exempt de critiques, ce nouvel ouvrage a le mérite de mettre en avant les textes anonymes du corpus césarien. Le texte latin proposé par Flemmig n’est pas novateur, mais il est certain que sa traduction allemande rendra de grands services aux étudiants germanophones et suscitera de nouvelles vocations.

Au vu des progrès philologiques effectués depuis le milieu du XXe siècle sur le corpus césarien, il serait souhaitable que les Tria Bella fassent l’objet d’une nouvelle édition scientifique.

Batiste Gérardin

1 A. Klotz, C. Ivli Caesaris commentariii, vol. III, Commentarii belli Alexandrini, belli Africi, belli Hispaniensis, accedvnt C. Ivli Caesaris et A. Hirtii fragmenta, Stuttgart-Leipzig, B. G. Teubner, BT, 1927 [1993].

2 C. Nipperdey, C. Iulii Caesaris commentarii cum supplementis A. Hirtii et aliorum. Caesaris Hirtiique fragmenta, Leipzig, 1847 ; A. Bouvet, César. Guerre d’Afrique, Paris, Les Belles Lettres, CUF, 1949.

3 G. Pascucci, Bellum Hispaniense, Florence, Le Monnier, 1965.

4 G. Townend, Caesar’s War in Alexandria. Bellum Civile III. 102–112. Bellum Alexandrinum 1–33, Bristol, 1988.

5 C. Damon, Studies on the Text of Caesar’s Bellum Civile, Oxford, 2015 ; C. Iuli Caesaris Commentariorum libri III de bello civili, Oxford Classical Texts, 2015 ; Caesar. Civil War, Loeb Classical Library, 2016.

6 C. Cioffi, Anonimo Cesariano. La guerra d’Africa (Bellum Africum), Florence, Le Monnier Università, 2022.

7 A. Bouvet, J.-C. Richard, Pseudo-César. La Guerre d’Afrique, Paris, Les Belles Lettres, CUF, 19972 (1949).

8 L. Loreto, Pseudo-Cesare. La lunga guerra civile: Alessandria-Africa-Spagna, Milan, BUR, 2001.

9 K.A. Raaflaub (dir.), The Landmark Julius Caesar: The Complete Works: Gallic War, Civil War, Alexandrian War, African War, and Spanish War, New York, Anchor Books, 2017. En complément de ses riches annotations, cartes et annexes, ce livre accessible au grand public est accompagné de quarante-trois contributions rédigées par d’éminents spécialistes, disponibles en libre accès sur une page internet dédiée : https://thelandmarkcaesar.com/.

10 B. Gérardin, « Le nombre, l’identité et l’origine des légions du Bellum Africum », dans Nuova Antologia Militare, 6, fasc. 22, 2025, p. 253-286. Article disponible en Open Access : https://www.tabedizioni.it/web/content/385307.

11 BAfr 1, 5 : legiones tironum conuenire in his ueterana legio quinta ; 60, 1 : habuit legionem VIIII et VIII in sinistro cornu, XXX, XXVIII, XIII, XIV, XXVIIII, XXVI in media acie ; 62, 1 : legionis VII et VIII ex Sicilia aduentu ; 66, 1 : legiones se VIII ueteranas ; 81, 1 : legione X secundaque dextro cornu, VIII et IX sinistro oppositis, quinque legiones <…> in quarta acie ad ipsa cornua quinis cohortibus contra bestias conlocatis. Dans ces cinq passages, nous faisons le choix de supprimer les conjectures des éditeurs pour rétablir les leçons transmises — le plus souvent unanimement — par les codices. Pour en savoir plus, voir notre article cité dans la note précédente.

12 B. Gérardin, loc. cit., p. 278-279.

13 Pour une excellente synthèse sur le sujet, voir F. Cadiou, Ibera in terra miles. Les armées romaines et la conquête de l’Hispanie sous la République (218-45 av. J.-C.), Madrid, Casa de Velázquez, p. 612-627.

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