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Recension d’une nouvelle édition bilingue des « Tria Bella »

Pseudo-Caesar. Bellum Alexandrinum / Bellum Africum / Bellum Hispaniense, trad. Gerd Flemmig, Berlin, De Gruyter, Sammlung Tusculum, 2026, 504 pages. ISBN 9783111215846.

Depuis sa création en 1923 la collection Tusculum propose les principaux textes de l’Antiquité dans une édition bilingue, incluant la langue d’origine et une traduction allemande. Les textes sont annotés mais ne sont accompagnés d’aucun apparat critique. Dans cet ouvrage paru en janvier 2026 figurent uniquement les Tria Bella : le choix a été fait de ne pas y intégrer le livre VIII du Bellum Gallicum. L’auteur est Gerd Flemmig, un latiniste à l’origine d’une traduction allemande des Traités de Westphalie (Reclam, 2021).

Précédés d’une introduction présentant le corpus, son contexte historique et les hypothèses qui ont été formulées à propos des auteurs anonymes (p. 9 à 38), le texte latin et la traduction des Tria Bella occupent les pages 40 à 351. L’auteur explique ses choix concernant l’établissement du texte aux pages 355-360. Suivent ensuite ses notes explicatives (p. 361-402) et les annexes, comprenant vingt-neuf notices biographiques sur les principaux spécialistes du corpus césarien (p. 403-408), des tables chronologiques (p. 409-413), des textes d’accompagnement provenant de Suétone, Frontin, Tite-Live et Flavius Josèphe (p. 414-423) et enfin des précisions sur les unités de mesure, la gestion du temps et certains aspects militaires à l’époque de César (p. 424-432). L’ouvrage s’achève avec seize pages de bibliographie (p. 433-448) et un copieux glossaire des noms propres (p. 449-504).

Pour l’établissement du texte latin des deux premiers textes, Flemmig a pris appui sur l’édition critique d’Alfred Klotz, publiée en 19271. Aux pages 355-357, il signale neuf passages du Bellum Alexandrinum et trente passages du Bellum Africum dans lesquels le texte retenu diffère de celui de Klotz. Il s’agit par exemple d’écrire les chiffres romains en toutes lettres plutôt que sous une forme abrégée (douze modifications), de corriger des coquilles de son prédécesseur, ou encore d’adopter des conjectures d’autres éditeurs — principalement Carl Nipperdey, mais aussi Alphonse Bouvet à propos de l’ordre de bataille césarien à Uzitta (BAfr 60, 2)2. Pour le Bellum Hispaniense, l’auteur a utilisé comme référence l’édition de Giovanni Pascucci, qui date de 19653. Flemmig s’en démarque dans vingt-deux passages, où il adopte à chaque fois des solutions suggérées par les précédents éditeurs de ce texte (Nipperdey, Klotz, Warmington, Diouron…).

Dans sa bibliographie, l’auteur hiérarchise les éditions des Tria Bella selon un critère qui paraît fort discutable, à savoir la présence ou non d’une traduction. Cela a pour effet de reléguer les trois volumes de la Collection des Universités de France dans la catégorie des éditions bilingues, mêlés à certains ouvrages dont le texte n’a fait l’objet d’aucun travail philologique. Dans le même temps, le Caesar’s War in Alexandria de Gavin Townend4 se retrouve promu au rang d’édition scientifique, alors qu’il ne comporte aucun apparat critique et reprend très largement le texte latin établi par René du Pontet pour l’édition OCT de 1901. Cette présentation est problématique, car elle ne permet pas de distinguer les éditeurs qui ont établi le texte à partir des manuscrits de ceux qui ont simplement utilisé les éditions précédentes.

La bibliographie utilisée par Flemmig est plutôt étoffée, mais elle n’est pas exempte de lacunes. Il est particulièrement dommage qu’elle ne comprenne aucun des ouvrages de Cynthia Damon sur le Bellum ciuile5, car ces travaux sont désormais incontournables pour l’établissement du texte des Tria Bella. Pour le Bellum Africum, il aurait été judicieux que l’auteur se réfère à l’édition bilingue latin-italien de Carmela Cioffi6, qui comporte une multitude d’annotations pertinentes. Sur ce même texte on regrettera que Flemmig n’ait consulté que la première édition publiée dans la CUF, quand il en existe une seconde, revue et corrigée par Jean-Claude Richard7. Pour l’ensemble des Tria Bella, l’édition bilingue latin-italien de Luigi Loreto8 et la traduction anglaise du corpus césarien dirigée par Kurt A. Raaflaub9 auraient également mérité d’être citées.

L’ouvrage de Flemmig comporte 645 notes, dont 31 sur l’établissement du texte. Dans ses 614 notes explicatives, l’auteur signale des lacunes ou la corruption manifeste du texte transmis, donne des précisions linguistiques, cite des sources complémentaires et propose de nombreuses mises aux point historiques, militaires et géographiques. Certaines de ces notes, qui portent sur les légions de César, méritent rectification.

Le premier problème vient du choix de suivre le texte de Klotz plutôt que celui de Bouvet pour le Bellum Africum. En raison de doutes exprimés à partir du milieu du XIXe siècle sur l’authenticité de certains chiffres transmis par les manuscrits, le nombre et l’identité des légions varient beaucoup d’une édition à l’autre du Bellum Africum. Parce qu’il reprend le texte de Klotz, Flemmig écrit que cinq unités de recrues numérotées XXV, XXVI, XXVIII, XXIX et XXX (p. 375, n. 15) et autant de légions de vétérans, numérotées V, IX, X, XIII et XIV (p. 384, n. 136), ont participé à la campagne de César en Afrique. En réalité, comme nous l’avons montré récemment10, rien ne justifie que l’on corrige les leçons des manuscrits : en conservant le texte transmis en BAfr 1, 5 ; 60, 1-2 ; 62, 1 ; 66, 1 et 81, 1, il apparaît clairement que César disposait de douze légions, dont huit étaient composées de vétérans (II, V, VII, VIII, IX, X, XIII, XIV) et quatre de recrues (XXVI, XXVIII, XXIX, XXX)11. S’il n’est pas surprenant de retrouver dans le texte de Flemmig le même défaut que dans la plupart des éditions allemandes et anglo-saxonnes depuis 1847, il paraît toutefois anormal que l’auteur n’ait signalé nulle part, concernant les cinq passages mentionnés ci-dessus, ni les doutes exprimés par ses prédécesseurs sur les leçons des codices, ni son choix de suivre les corrections — arbitraires — de Klotz, portant sur des nombres de légions ainsi que sur certains numéros légionnaires.

À propos de la Ve légion du Bellum Alexandrinum, Flemmig (p. 369, n. 113) écrit qu’il n’est pas certain qu’elle corresponde à la Ve du Bellum Africum et du Bellum Hispaniense. Mais s’il s’était agi de deux unités différentes, comme on l’a longtemps affirmé, n’aurait-il pas été logique que cela soit explicitement signalé aux lecteurs du corpus césarien ? Dans une note consacrée à la Ve légion de la guerre d’Afrique (p. 375, n. 4), Flemmig indique à juste titre que cette unité se trouvait au préalable en Espagne sous les ordres de Q. Cassius Longinus. L’incertitude initiale de l’auteur est directement liée à une hypothèse, souvent présentée comme un fait établi, identifiant la ueterana legio quinta de la campagne africaine (BAfr 1, 5) à la légion Alauda de César (Suet., Caes., 24). Flemmig a bien fait de ne pas la reprendre à son compte, car elle repose uniquement sur des textes épigraphiques datés, pour les plus anciens, du règne de l’empereur Claude (41-54 de notre ère)12.

Enfin, Flemmig (p. 369, n. 119 ; 392, n. 34) indique à ses lecteurs que la légion uernacula était constituée de pérégrins, quand une majorité d’historiens se prononce désormais pour un recrutement parmi les citoyens établis dans la Péninsule ibérique13.

Bien qu’il ne soit pas exempt de critiques, ce nouvel ouvrage a le mérite de mettre en avant les textes anonymes du corpus césarien. Le texte latin proposé par Flemmig n’est pas novateur, mais il est certain que sa traduction allemande rendra de grands services aux étudiants germanophones et suscitera de nouvelles vocations.

Au vu des progrès philologiques effectués depuis le milieu du XXe siècle sur le corpus césarien, il serait souhaitable que les Tria Bella fassent l’objet d’une nouvelle édition scientifique.

Batiste Gérardin

1 A. Klotz, C. Ivli Caesaris commentariii, vol. III, Commentarii belli Alexandrini, belli Africi, belli Hispaniensis, accedvnt C. Ivli Caesaris et A. Hirtii fragmenta, Stuttgart-Leipzig, B. G. Teubner, BT, 1927 [1993].

2 C. Nipperdey, C. Iulii Caesaris commentarii cum supplementis A. Hirtii et aliorum. Caesaris Hirtiique fragmenta, Leipzig, 1847 ; A. Bouvet, César. Guerre d’Afrique, Paris, Les Belles Lettres, CUF, 1949.

3 G. Pascucci, Bellum Hispaniense, Florence, Le Monnier, 1965.

4 G. Townend, Caesar’s War in Alexandria. Bellum Civile III. 102–112. Bellum Alexandrinum 1–33, Bristol, 1988.

5 C. Damon, Studies on the Text of Caesar’s Bellum Civile, Oxford, 2015 ; C. Iuli Caesaris Commentariorum libri III de bello civili, Oxford Classical Texts, 2015 ; Caesar. Civil War, Loeb Classical Library, 2016.

6 C. Cioffi, Anonimo Cesariano. La guerra d’Africa (Bellum Africum), Florence, Le Monnier Università, 2022.

7 A. Bouvet, J.-C. Richard, Pseudo-César. La Guerre d’Afrique, Paris, Les Belles Lettres, CUF, 19972 (1949).

8 L. Loreto, Pseudo-Cesare. La lunga guerra civile: Alessandria-Africa-Spagna, Milan, BUR, 2001.

9 K.A. Raaflaub (dir.), The Landmark Julius Caesar: The Complete Works: Gallic War, Civil War, Alexandrian War, African War, and Spanish War, New York, Anchor Books, 2017. En complément de ses riches annotations, cartes et annexes, ce livre accessible au grand public est accompagné de quarante-trois contributions rédigées par d’éminents spécialistes, disponibles en libre accès sur une page internet dédiée : https://thelandmarkcaesar.com/.

10 B. Gérardin, « Le nombre, l’identité et l’origine des légions du Bellum Africum », dans Nuova Antologia Militare, 6, fasc. 22, 2025, p. 253-286. Article disponible en Open Access : https://www.tabedizioni.it/web/content/385307.

11 BAfr 1, 5 : legiones tironum conuenire in his ueterana legio quinta ; 60, 1 : habuit legionem VIIII et VIII in sinistro cornu, XXX, XXVIII, XIII, XIV, XXVIIII, XXVI in media acie ; 62, 1 : legionis VII et VIII ex Sicilia aduentu ; 66, 1 : legiones se VIII ueteranas ; 81, 1 : legione X secundaque dextro cornu, VIII et IX sinistro oppositis, quinque legiones <…> in quarta acie ad ipsa cornua quinis cohortibus contra bestias conlocatis. Dans ces cinq passages, nous faisons le choix de supprimer les conjectures des éditeurs pour rétablir les leçons transmises — le plus souvent unanimement — par les codices. Pour en savoir plus, voir notre article cité dans la note précédente.

12 B. Gérardin, loc. cit., p. 278-279.

13 Pour une excellente synthèse sur le sujet, voir F. Cadiou, Ibera in terra miles. Les armées romaines et la conquête de l’Hispanie sous la République (218-45 av. J.-C.), Madrid, Casa de Velázquez, p. 612-627.

Publication d’un article sur « Le nombre, l’identité et l’origine des légions du Bellum Africum »

J’ai récemment publié dans la Nuova Antologia Militare (NAM) un article présentant le résultat de mes recherches sur les légions de César ainsi que sur la transmission du corpus césarien. Mon travail figure dans le fascicule 22 (avril 2025) de la revue. Comme la NAM est publiée en accès ouvert (open acces), mon article peut être téléchargé librement et gratuitement au format PDF sur le site internet de la revue ou bien en cliquant sur l’image ci-dessous. Le fascicule complet, quant à lui, est disponible à cette adresse.

Batiste Gérardin, « Le nombre, l’identité et l’origine des légions du Bellum Africum », dans Nuova Antologia Militare, 6, fasc. 22, p. 253-286. [télécharger au format PDF]


Le 23 avril, l’association d’étudiants italiens « Casus Belli » m’a invité à commenter brièvement les articles d’histoire romaine publiés dans le dernier fascicule de la Nuova Antologia Militare. La vidéo ci-dessous est calée sur le début de mon intervention, que j’ai eu la possibilité de faire en français. J’y présente mon article de 21’30 à 26’15.


Lorsque j’en trouverai le temps, je compléterai ce billet avec des outils de vulgarisation (résumé de mon article, lexique, traduction des textes latins…). Je proposerai également des ressources numériques destinées à faciliter l’étude philologique du corpus césarien.

Quelques problèmes relevés dans les éditions CUF du Corpus Caesarianum (texte revu et corrigé)

Avant-propos (avril 2025) :
Dans cette note publiée en juillet 2020, j’affirmais avoir décelé une coquille dans l’apparat critique de La Guerre d’Afrique d’Alphonse Bouvet. Cependant, en effectuant des vérifications dans les manuscrits, j’ai récemment constaté que cet éditeur était finalement le seul à avoir proposé une lecture correcte (mais manifestement incomplète) de la leçon transmise par U en BAfr 60, 1. J’indique en rouge les inexactitudes de mon texte d’origine et je rectifie le tir dans des encadrés tenant compte de mes recherches récentes.

Pour une mise au point sur le problème des légions dans les éditions modernes du corpus césarien, je vous invite à consulter mon premier article :

Batiste Gérardin, « Le nombre, l’identité et l’origine des légions du Bellum Africum », dans Nuova Antologia Militare, 6, fasc. 22, p. 253-286. [télécharger au format PDF]

Je signale dans ce billet deux erreurs rencontrées dans les éditions du Bellum Alexandrinum et du Bellum Africum, publiées en 1954 et en 1949 dans la Collection des Universités de France. Elles ont été repérées dans leur tirage le plus récent (2002). J’en profite pour esquisser des pistes de réflexion au sujet de problèmes de fond posés par ces deux éditions de textes du corpus césarien.

1) Une étourderie dans la traduction du Bellum Alexandrinum :

La première erreur se trouve dans la traduction de BAlex, 53, 5 par Jean Andrieu :

« (…) César avait accordé à Longinus la trentième et la vingt-deuxième légion levées peu de mois avant en Italie » (Pseudo-César, Guerre d’Alexandrie, page 52).

Tandis que la traduction cite la XXIIe légion, l’ensemble des manuscrits, le texte latin établi par Jean Andrieu (similaire à celui de l’ensemble des éditeurs scientifiques du Bellum Alexandrinum sur ce point) et le contexte historique indiquent clairement qu’il est question de la XXIe légion :

Pseudo-César, Guerre d’Alexandrie, éd. J. Andrieu, Paris, Les Belles Lettres, 1954 (2002), p. 52.

Il est dommage que les tirages ultérieurs de la Guerre d’Alexandrie n’aient pas été mis à profit pour rectifier cette maladresse du traducteur, certainement remarquée par beaucoup.

Pseudo-César, Guerre d’Afrique, éd. A. Bouvet, J.-C. Richard, Paris, Les Belles Lettres, 1997² (2002), p. 56.

C. Ivli Caesaris Commentariorvm, pars posterior, Libri III De Bello Civili cvm libris incertorvm avctorvm De Bello Alexandrino Africo Hispaniensi, éd. R. du Pontet, Oxford, Clarendon Press, 1901 (1962).

Rectificatif (avril 2025) :
La consultation d’une numérisation de U, disponible sur le site internet de la Bibliothèque apostolique vaticane, donne finalement raison à Alphonse Bouvet : c’est bien un XXVII qui figure, sur ce manuscrit, entre les XIVe et XXVIe légions (au début de la troisième ligne sur l’illustration ci-dessous).

Détail du manuscrit U (Vatican, BAV Vat. Lat. 3324, f. 102ro). Numérisation : Biblioteca Apostolica Vaticana.
Consultable à cette adresse : https://digi.vatlib.it/view/MSS_Vat.lat.3324

La leçon fautive donnée par Pontet et Klotz remonte à l’édition du corpus césarien publiée en 1867 par Johann Friedrich Dübner. Cet éditeur, le premier à avoir utilisé U, n’a pas été en mesure de faire venir ce manuscrit à Paris : il a travaillé à partir d’une collation effectuée au Vatican par l’un de ses collaborateurs, Reinhard Kekulé von Stradonitz. Dans son apparat critique, Dübner indique à tort que le nombre XXVIIII a été corrigé en XXVIII par une deuxième main. Cette erreur est reproduite par tous les éditeurs suivants, de Wölfflin (1889 et 1896) à Klotz (1927) en passant par Schneider (1905), aucun d’eux n’ayant eu accès au manuscrit. En 1949, Bouvet est en capacité de la corriger car il dispose d’épreuves photographiques de U, ce qui lui permet d’en effectuer une nouvelle collation (Guerre d’Afrique, p. LII), mais il ne semble pas remarquer que la leçon XXVII résulte vraisemblablement d’une correction.

Détails du manuscrit U (Vatican, BAV Vat. Lat. 3324, f. 102ro). Numérisation : Biblioteca Apostolica Vaticana.

La numérisation permet de constater que le dernier I du nombre XXVII est anormalement régulier par rapport au I final des autres numéros légionnaires, dont la hampe est systématiquement prolongée vers le bas (VIII, XXVIII, XIII, XIIII) ou légèrement à droite (XXVI). L’absence de ponctuation entre le XXVII et le XXVI est elle aussi suspecte, car le copiste a séparé tous les autres nombres par des points. En dépit de sa qualité, l’image ne permet pas de constater visuellement le grattage, d’autant plus que l’espace entre les deux nombres est encombré par un filigrane de la Bibliothèque apostolique vaticane. Cependant, il y a de fortes chances pour que des traces de correction soient visibles sur le codex. Cela expliquerait le fait que Kekulé, l’unique philologue à l’avoir examiné de près, ait signalé l’intervention d’une seconde main sur le numéro légionnaire qui nous intéresse.

Compte tenu du peu de place disponible, il est peu probable que le manuscrit ait initialement comporté un XXVIIII à cet endroit. Il devait plus vraisemblablement s’agir d’un XXVIII, comme sur les codices S, M, T et V. Le manuscrit U aurait ainsi comporté la même erreur que STV, sur lesquels la XXVIIIe légion figure en deux endroits du centre dans l’ordre de bataille césarien d’Uzitta. Cette hypothèse permettrait de comprendre qu’un copiste ait tenté de corriger le texte, en grattant le I final de l’un des XXVIII pour en faire un XXVII. La seule façon qu’il y aurait de vérifier cette hypothèse serait d’effectuer une vérification dans le manuscrit du Vatican. Dans tous les cas, la XXVIIe légion ne peut en aucun cas avoir participé à la campagne africaine de César (« Le nombre, l’identité et l’origine des légions du Bellum Africum », p. 262, n.  45). Pour cette légion, je propose d’adopter la leçon transmise par le manuscrit M et de faire figurer les informations suivantes dans l’apparat critique : « XXVIII SN, M, U1, TV : XXVII U2 : XXVIIII R ».

3) Quelques problèmes de fond :

Au-delà de ces petites erreurs formelles, l’édition de ces deux textes soulève des problèmes de fond, qui mériteraient de faire l’objet de développements ultérieurs.

Il y a par exemple, chez Jean Andrieu, le parti-pris de considérer la legio uernacula comme une légion composée de pérégrins espagnols. Cela s’explique par le fait que l’on a longtemps cru à l’existence, au cours de la période tardo-républicaine, d’une catégorie de légions irrégulières dont les soldats n’étaient pas des citoyens romains. Ces unités étaient qualifiées de « légions vernaculaires » (legiones vernaculae) par les tenants de cette thèse, par opposition aux légions régulières, qu’ils présentaient alors comme des iustae legiones (expression que je soupçonne d’avoir été forgée pour l’occasion).

Cette thèse a rencontré beaucoup de succès à partir du XIXème siècle, mais elle a fini par être abandonnée au début des années 19702.

Compte tenu du contexte dans lequel il a établi son édition critique du Bellum Alexandrinum, il n’est pas étonnant qu’Andrieu ait choisi de traduire « uernacula » par « indigène ». L’adjectif n’est pas complètement faux, mais il comporte une connotation particulière, liée à la conviction du traducteur de ne pas avoir affaire à une légion véritablement romaine. Dans la mesure où il est désormais largement admis que la legio vernacula était composée de citoyens romains installés dans la péninsule ibérique3, la notice, la traduction et les notes de bas de page de l’édition CUF du Bellum Alexandrinum mériteraient d’être révisées en ce sens4.

L’un des problèmes soulevés par l’édition du Bellum Africum (il y en a sans doute d’autres) porte sur la question des légions mentionnées par l’auteur anonyme. Le texte latin établi en 1949 par Alphonse Bouvet souffre en effet des mêmes travers que toutes les éditions de ce texte depuis celle publiée en 1847 par Carl Nipperdey, à savoir des modifications totalement injustifiées du texte latin. En l’absence d’argument valable, il me semble en effet inadmissible de modifier le texte quand sept manuscrits — dont Carl Nipperdey ne connaissait que quatre — sur les sept qui nous sont parvenus donnent la même leçon.

Rectificatif (avril 2025) :
En 1949, Bouvet utilisait sept manuscrits (SNMURTV) pour établir le texte en BAfr 60, 1. Des travaux philologiques menés par Virginia Brown puis Cynthia Damon ont permis d’identifier SMUTV comme les cinq codices les plus fiables. Comme ces deux spécialistes le signalent dans leurs ouvrages, Nipperdey a utilisé des leçons de T, de V et d’une copie de U pour son édition du corpus césarien. En revanche, il n’en disposait que de transcriptions parfois très incomplètes. Pour établir le texte du Bellum Africum, les quatre codices employés par ce philologue correspondent en réalité à un seul témoin : T, désigné par la lettre a dans son édition. Nipperdey ignorait que ses autres manuscrits, le Leidensis primus (b), le Scaligeranus (c) et le Cuiacianus (d), étaient des copies de T, inutiles à l’établissement du texte. Je me suis donc trompé en affirmant qu’il connaissait quatre des sept codices les plus fiables : il n’en disposait en réalité que d’un seul (sur ce sujet, voir « Le nombre, l’identité et l’origine des légions du Bellum Africum », p. 253-258).

Le cas le plus flagrant est celui de la XXXe légion, qui est devenue arbitrairement la XXVe dans toutes les éditions du Bellum Africum et la plupart des travaux d’historiens, sans qu’aucun argument recevable n’ait jamais été produit à l’appui de cette émendation5 [note 5].

Pseudo-César, Guerre d’Afrique, éd. A. Bouvet, J.-C. Richard, Paris, Les Belles Lettres, 1997² (2002), p. 56.

Complément d’information (avril 2025) :
Intrigué depuis longtemps par ce sujet, que j’avais déjà abordé dans mon mémoire en 2009 (La légion des Alouettes, p. 91-95), je me suis décidé à rouvrir le dossier lors de l’été 2020. Ce travail de recherche, qui m’a permis de découvrir énormément de choses dans le domaine de la philologie, a débouché sur la rédaction de mon tout premier article, dont les références sont indiquées ci-dessus, dans l’avant-propos.

Notes :

  1. Cette correction pose problème car elle fait apparaître deux fois la XXVIIIe légion dans l’ordre de bataille césarien, ce qui est impossible. Le même souci est également présent dans les manuscrits S, N, T et V. Les seules leçons plausibles sont celles du manuscrit M, qui mentionne d’abord la XXIXe puis la XXVIIIe, et celles des manuscrits U (avant sa correction par une seconde main) et R, qui citent la XXVIIIe puis la XXIXe. ↩︎
  2. Pour une mise au point sur les « légions vernaculaires », voir B. Gérardin, La légion des Alouettes, Besançon, 2009, p. 43-47, 79-87 et 107-108. Consultable en ligne par ici. ↩︎
  3. Les travaux déterminants sont ceux d’E. Gabba (« Aspetti della lotta di Sesto Pompeo in Spagna », dans Esercito e società nella tarda repubblica romana, Florence, 1973, p. 475-480), J.M. Roldán Hervás (« Legio vernacula, ¿Iusta legio? », dans Ejercito y sociedad en la España Romana, Grenade, 1989, p. 203-223) et F. Cadiou (Hibera in terra miles. Les armées romaines et la conquête de l’Hispanie sous la République (218-45 av. J.-C.), Madrid, 2008, p. 612-627). Cf. B. Gérardin, op. cit., p. 43-47. Contra : A.T. Fear, « The Vernacular Legion of Hispania Ulterior », dans Latomus, 50-4, 1991, p. 809-821 ; idem, Rome and Baetica: Urbanization in Southern Spain, c.50 BC-AD 150, Oxford, 1996, p. 51-54. ↩︎
  4. Une nouvelle édition du Bellum Alexandrinum permettrait en outre de prendre en compte l’important renouveau historiographique sur cette question. Je pense notamment à l’ouvrage de J.F. Gaertner et B.C. Hausburg : Caesar and the Bellum Alexandrinum: An Analysis of Style, Narrative Technique, and the Reception of Greek Historiography, Göttingen, 2013. ↩︎
  5. L’émendation de « XXX » en « XXV » malgré l’unanimité des manuscrits a notamment été critiquée par A. von Domaszewski, P. Groebe, S. Gsell, H.M.D. Parker et L. Keppie. Pour une synthèse sur le sujet, voir B. Gérardin, op. cit., p. 91-95 (avec toutes les références p. 92, n. 283). ↩︎

Éditions de textes consultées :

Pseudo-César, Guerre d’Alexandrie, texte établi et traduit par J. Andrieu, Paris, Les Belles Lettres, 1954. Troisième tirage : 2002.

Pseudo-César, Guerre d’Afrique, texte établi et traduit par A. Bouvet, révision par J.-C. Richard, Paris, Les Belles Lettres, 1997² (1949). Deuxième tirage : 2002.

C. Iulii Caesaris commentarii cum supplementis A. Hirtii et aliorum. Caesaris Hirtiique fragmenta, texte établi par C. Nipperdey, Leipzig, 1847.

C. Ivli Caesaris Commentariorvm, pars posterior, Libri III de bello civili cvm libris incertorvm avctorvm de bello Alexandrino Africo Hispaniensi, texte établi par R. Du Pontet, Oxford, Clarendon Press, 1901. Neuvième tirage : 1961.

C. Ivli Caesaris commentarii, III, Commentarii belli Alexandrini, belli Africi, belli Hispaniensis accedvnt C. Ivli Caesaris et A. Hirti Fragmenta, texte établi par A. Klotz, Stuttgart-Leipzig, Teubner, 1993² (1927).

Complément bibliographique (avril 2025) :
C. Iulii Cæsaris commentarii de bellis Gallico et civili, aliorum de bellis Alexandrino, Africano et Hispaniensi, deux tomes, texte établi par J.F. Dübner, Paris, 1867.

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